19 Nov

Demain par … Yann Gourvennec

Fondateur et dirigeant de l’agence de marketing digital Visionary Marketing , Yann Gourvennec est un marketer spécialiste du Web et des médias sociaux, intervenant en marketing, conférencier et auteur ; CV plus complet ici.

Question : Deux visions utopique versus dystopique s’oppose dès qu’on évoque le monde de demain … qui est déjà bien souvent, celui d’aujourd’hui : un monde plus responsable, plus respectueux des citoyens et de la planète, versus un monde où les loups se dévorent entre eux : ta propre vision se situerait plutôt où ?

Yann Gourvennec : Alors ma réponse sur ce sujet serait une réponse de Normand, ce qui est pour un Breton déjà un début de déni de réalité. Le monde d’après je pense, est une invention qui n’existe pas. D’ailleurs, pour tous ceux qui se sont réveillés le 16 mai et qui ont repris le travail comme si de rien n’était, on n’a pas tellement vu la différence. Il y avait peut être un peu moins de monde dans le métro, mais il y avait encore plus de voitures. 

Je pense qu’il y avait quelque part une attente importante d’une partie de la population ; après, je n’ai pas fait d’études sociologiques sur ce sujet là. Une partie de la population, peut être la plus aisée d’ailleurs, milite en direction d’un changement par rapport notamment la façon dont l’environnement est traité ; de profiter d’une crise qui remet le système économique en cause pour revoir les fondements de cette économie.

Mais finalement, rien ne dit que cette économie peut être réformée de cette manière, même s’il y a des besoins. En fait, on est un peu, d’une certaine manière sur un terrain de football avec des règles du jeu. Le match s’est arrêté parce que les joueurs étaient malades et on se dit « Tiens, pendant qu’on y est, on pourrait peut-être changer les règles du jeu ? ». Le seul souci, c’est qu’il y a plein d’équipes dans le monde entier qui jouent au même jeu de football et qui jouent avec les mêmes règles et qui sont en compétition les unes avec les autres.

Donc, pour pouvoir changer, il faudrait que l’on soit dans une situation où tout le monde accepte de changer, ce qui bien entendu est utopique, et ça n’a pas grand sens. Ensuite, je pense qu’il y a aussi une vision peut être un peu angélique de la part de certains – des fois j’en fais partie – vis à vis du changement, alors que finalement, on change surtout, sauf exception, quand le monde nous met dans une situation où on ne peut pas faire autrement que de changer. Et je le déplore.

On pourrait envisager une civilisation où on anticipe les problèmes et où finalement, on prenne les décisions avant que les malheurs arrivent. Mais malheureusement, force est de constater que ce n’est pas le cas. D’ailleurs, ça n’a pas été le cas non plus pour le traitement des virus, puisque des pandémies comme celle qu’on vit aujourd’hui, cela fait déjà de très nombreuses années qu’on nous les prédit. Et si vous n’êtes pas convaincu, je vous invite à voir le film Contagion (2011) de David Soderbergh et vous verrez que tout était dedans. 

Question : Tu es un des pionniers de la révolution du Web social – on parlait de Web 2.0, à l’époque … On rêvait d’un monde idéal, harmonieux ; en sont sortis les GAFA, les NATU et autres BATX …

Yann Gourvennec : J’ai écrit beaucoup sur ces sujets là parce que certes, je suis comme tout le monde, assez inquiet de la voie qu’a prise l’internet ces dernières années, avec des monopoles qui se sont créés. Je ne suis pas d’accord avec ce terme de GAFA qui mélange un peu tout et n’importe quoi des fournisseurs d’ordinateurs avec des gens qui envoient des fusées en l’air et puis des gens qui font des operating systems d’ordinateurs, des gens qui font du cloud ou qui vendent des bouquins.

On mélange tout. Ce n’est pas la même chose. Ce terme là n’est pas utilisé aux Etats-Unis puisqu’on y parle de géants de l’internet (ou de la Tech). J’ai écrit deux articles sur mon site Visionary Marketing depuis cet été : un qui s’appelle Les cinq scénarios du futur de l’internet et un deuxième, plus récent, qui est plutôt centré sur Google et sur les moteurs de recherche et qui s’intitule Les moteurs de recherche sont ils devenus obsolètes? Et en particulier Google?

Dans ces deux articles, pour faire bref, je pense que je démontre que le principal coupable, si l’on peut parler de coupable, de la constitution de ces monopoles, ce sont justement les gens qui se plaignent de ces monopoles, c’est à dire que l’on peut voter avec nos souris. On peut voter pour chercher sur Internet avec des moteurs de recherche qui sont tout aussi bons Google, voire meilleurs que Google, qui n’est plus un moteur de recherche, mais qui est un moteur de publicité. J’utilise DuckDuckGo par exemple, ça permet d’avoir des résultats sur Internet qui sont très bons et on peut s’en satisfaire, voire même, tout comme je l’ai dit, être plus satisfait encore que par Google. 

Si on veut utiliser des itinéraires sur des cartes, on peut utiliser Open Maps. Il y en a plein d’ailleurs, il y en a tellement de systèmes de cartographies ouvertes que je ne pourrais pas les citer tous ici. L’utilisateur et les marketers sont responsables de la situation actuelle. De même pour le monopole qui s’est créé autour de la publicité en ligne, les marketers sont très largement responsables d’avoir cédé à la facilité et d’avoir mis tous leurs œufs dans le même panier, voire même de se faire concurrence à l’intérieur des mêmes marques, d’un bureau à l’autre, sur les mêmes mots clés. Et ça, je l’ai vu. C’est quelque chose qui est courant et qui en plus d’ailleurs, est encouragé par Google qui fait ainsi monter les enchères. 

Certes, il y a une situation qui est désagréable, mais elle n’est pas désespérée. Elle dépend de nous. Donc, si vous n’êtes pas content de la situation et par exemple de Google et utilisez autre chose et si vous n’êtes pas content d’Amazon allez ailleurs !

Ceci étant, il faut remettre les choses au point et aussi remettre les choses à leur place. Amazon ne représente pas 50% du commerce en France et ne représente même pas 22% du commerce électronique en France, ce qui doit représenter à peu près 2% du commerce français au total. Il faut raison garder. Et comme dans tout, charité bien ordonnée commence par soi même. Et surtout, dernier point  par pitié, qu’on nous épargne cet anti américanisme primaire, d’une bêtise au moins égale à celle du futur ancien président de ce joli pays. 

Question : Tu aimes à citer Hegel : « Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol » ; mais encore ?

Yann Gourvennec : On oublie de prendre du recul et on oublie qu’analyser une situation comme celle d’aujourd’hui, par exemple, va demander du temps, du temps pour que l’on prenne du recul, pour dépassionner le débat, qu’on puisse regarder les choses de manière clinique, avec des chiffres qui sont vrais et pas des chiffres qui sont faux puisque les chiffres qu’on a aujourd’hui ont tous faux. Donc, il faudrait laisser un peu de temps.

Il y a certainement des choses qu’on n’a pas analysées et qu’on ne peut pas comprendre aujourd’hui. Donc il faut attendre, il faut être sage. Il faut prendre du recul et laisser l’oiseau de Minerve s’envoler au crépuscule, c’est à dire un peu plus tard, quand le temps sera venu et que les historiens se seront mis à écrire l’histoire, à l’analyser à la lumière de leurs connaissances et des documents qu’ils auront rassemblés.

Il faut savoir prendre du recul et cela vaut aussi pour le monde de l’internet et tout ce qu’on vit aujourd’hui, et notamment pour l’innovation qui n’est pas du tout un monde en ébullition constante et en régénération permanente, ça l’est un peu, mais c’est surtout, l’innovation technologique, un domaine de maturation lente, très lente, qui peut prendre des décennies, et si on prend du recul, finalement, on peut voir que notre époque n’est pas si différente que cela des autres. Elle est un peu plus moderne et encore, ça se discute.

Très nombreux sont les domaines où l’innovation s’est arrêtée ou figée, ou du moins, on s’est endormi sur nos lauriers, et notamment le domaine de la communication et du marketing digital qui ronronne tranquillement en ce début de 21ème siècle. Et on attend avec impatience les vrais innovateurs qui vont nous apporter quelque chose de différent qui, finalement, vous le verrez sans doute le temps venu, mettront en défaut les gens que vous jugez aujourd’hui incontournables et que vous avez appelé les GAFA et autres BTAX qui auront certainement du mal à passer la prochaine guerre froide, pour ces derniers.